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LES LITTÉRATURES AFRICAINES DE LANGUE PORTUGAISE

par Maria Fernanda Afonso

cet article est le texte de la conférence :

"Regard sur les Littératures Africaines de Langue Portugaise", par Marie-Claire Vromans et Fernanda Afonso, qui a eu lieu le 8 février 2003 à la Libraire Orfeu, à Bruxelles

nous remercions les auteurs de nous avoir autorisé à publier ce texte. Tout droit de reproduction réservé.

La critique contemporaine considère que tout texte littéraire établit un dialogue permanent avec le milieu social et culturel où il se produit (note 1). Ce fait est particulièrement important dans l'écriture africaine où chaque texte, écrit en général dans une langue européenne, est conçu comme un dialogue entre différentes cultures, une permutation de savoirs, une combinaison de modèles hétérogènes mettant à jour ses liens avec le passé oral de l'Afrique et les acquis des modèles littéraires occidentaux. L'écrivain africain, lettré par l'école et par l'écriture européennes, a dû faire coexister différents types de discours pour faire éclater son appartenance à une communauté où la palabre est un signe d'autorité et d'initiation à la connaissance.

La compréhension du phénomène littéraire africain est étroitement liée à l'histoire de la domination coloniale. En fait, dans leur grande majorité, les sociétés africaines ne connaissaient pas l'écriture. L'art oral façonna toutes les fonctions de l'écrit et selon Albert Gérard " il a admirablement rempli la mission de toute littérature telle que Horace l'a résumée une fois pour toutes : il joint l'utile à l'agréable avec une incontestable efficacité (note 2)". C'est à partir de la Conférence de Berlin, à la fin du XIXème siècle, que les Européens ont développé une politique d'assimilation culturelle, engendrant le statut d'assimilés pour les Africains qui devinrent alphabétisés. En rejetant les langues africaines dans les écoles qu'ils créèrent, les occidentaux ont contribué à la formation d'une littérature qui est selon le congolais A. Bokiba, " le produit insolite de la rencontre, de l'accouplement d'une culture et d'une sensibilité avec une langue : les unes et l'autre ne sont pas originaires d'un même espace " (note 3). Ainsi, il n'est pas étonnant que les questions linguistiques se trouvent au cœur de la problématique des littératures africaines, mais à dire vrai, s'il y a quelques écrivains qui s'expriment dans des langues africaines ou en deux langues, la leur et l'étrangère - situation fréquente dans l'Afrique anglophone -, la plupart écrivent dans une langue européenne qu'ils africanisent par le biais d'une extraordinaire alchimie linguistique.

Les littératures du continent africain, écrites en français, anglais et portugais, sont des littératures émergentes qui ont à peine un siècle d'existence. C'est au XXème, qu'afin de maximiser les profits dans tous les domaines, les puissances coloniales envoyèrent en Europe de jeunes Africains pour qu'ils fréquentent les Universités à Paris, à Londres, à Lisbonne, de façon à créer des cadres intellectuels qui les représenteraient devant les sociétés traditionnelles africaines. Après une phase d'aliénation, pendant laquelle ils cherchèrent à s'identifier aux Européens, ces étudiants éprouvèrent un grand besoin d'affirmer leur négritude, c'est-à-dire l'ensemble des valeurs culturelles de l'Afrique noire, en refusant les modèles proposés par les colonisateurs. Ce refus viril de l'assimilation est à l'origine d'une production littéraire qui essaie de rendre compte de la complexité de l'expérience du monde culturel africain, créant un discours polyphonique qui témoigne d'une profonde conscience linguistique.

La création littéraire en portugais apparaît en Afrique avec une antériorité et un développement plus précoce que dans d'autres pays d'Afrique noire, à l'exception de l'Afrique du Sud, mais ce statut de reconnaissance de l'importance des littératures africaines lusophones n'est pas encore reconnu hors des frontières de la lusophonie, car comme l'affirme Pierre Rivas, " la part de l'Afrique portugaise dans les études sur l'ensemble africain reste superficielle ou fâcheusement inexacte " (note 4). Gerald Moser affirme de façon péremptoire dans son essai African Literature in Portuguese : The First Written, The Last Discovered que la littérature africaine en langue portugaise fut la première littérature à apparaître en Afrique, mais la dernière à être révélée au monde(note 5). En fait, les littératures africaines lusophones restent très peu connues, probablement parce que le nombre de traductions dans d'autres langues est très restreint.

Il va de soi que l'histoire des cinq littératures africaines de langue portugaise, concernant le Cap-Vert, la Guinée Bissau, São Tomé et Príncipe, l'Angola et le Mozambique a un rapport profond avec l'histoire du colonisateur, les Portugais, le premier peuple européen à parcourir les côtes africaines, à dévoiler les secrets de l'océan Indien, à contaminer les langues bantoues de toponymes portugais, dont nous pouvons citer à titre d'exemple : Porto Novo, la capitale du Bénin, Lagos, la capitale du Nigeria et Natal, une ville de l'Afrique du Sud. Elles ont un passé commun car elles se sont forgées dans la douleur et dans la révolte contre Prospero, le personnage qui symbolise l'oppresseur dans l'œuvre de Shakespeare, La Tempête, pour pouvoir proclamer l'identité africaine de Caliban.

Les littératures africaines lusophones ont produit leurs premiers textes dans des revues et dans des anthologies à caractère global, souvent publiées à Lisbonne, la plupart grâce aux efforts de la Maison des Étudiants de l'Empire, où les jeunes Africains profitant de leur rencontre dans la capitale de l'Empire organisaient les mouvements de libération de leurs pays. Cependant, face à leur legs culturel, les voies suivies par les écrivains sont très diversifiées. Leurs parcours littéraires sont conditionnés par la solidarité des espaces et du temps historique. Ainsi, les littératures des îles sont marquées par l'insularité, notamment celle du Cap-Vert, la plus prestigieuse d'entre elles tandis que les littératures continentales de l'Angola et du Mozambique sont le résultat d'une mosaïque multiculturelle et plurilinguistique.

La presse a joué un rôle très important dans la production littéraire des cinq ex-colonies portugaises qui ont reçu l'imprimerie entre 1840 et 1850. Au départ, la poésie a occupé le premier rang, comme dans toutes les littératures qui émergent d'une phase d'oralité. Cependant, elle a pris la violence d'une arme pointée sur le colonisateur pour revendiquer son indépendance par rapport aux paradigmes européens, inaugurant un combat anti-colonial qui fut long et douloureux. Des cinq colonies africaines du Portugal, les premières qui se sont lancées avec le plus grand succès dans la production littéraire furent le Cap-Vert et l'Angola.

Les littératures insulaires

Dans les îles du Cap-Vert, désertes au moment où les navigateurs portugais y sont arrivés, il y a une culture métissée, issue d'une longue, lente et profonde interpénétration de valeurs afro-européennes, dans une symbiose née d'un long et complexe processus d'échanges culturels entre les colons portugais et les Africains ramenés du Continent comme esclaves, qui n'a pas de parallèle ailleurs. Le Cap-verdien est, selon Manuel Ferreira, un homme d'entre deux-mondes : ni l'Afrique, ni l'Europe, c'est le Cap-Vert (note 6) . Bilingue - le créole est la langue nationale et le portugais la langue officielle - il se sert du créole pour la musique - la morna au rythme lent et nostalgique garde une place de choix dans le cœur de tous les nombreux Cap-Verdiens de la diaspora -, tandis qu'à l'exception d'un nombre très réduit de textes écrits en créole, le portugais reste la langue de la création littéraire.

Très tôt, les intellectuels cap-verdiens ont découvert la littérature du nord-est du Brésil, les livres de José Lins do Rego, Graciliano Ramos et Jorge Amado dont la thématique, la sécheresse et la famine, reflétait beaucoup de leurs problèmes. En 1936, les écrivains de cette colonie portugaise renoncent aux modèles européens et ils façonnent une revue qui agit comme l'avant garde de l'Afrique lusophone, Claridade qui fut publiée de façon irrégulière jusqu'aux années 60. Baltasar Lopes, Jorge Barbosa et Manuel Lopes, ses créateurs instaurent une littérature de fondation, enracinée dans l'humus du Cap-Vert, marquée du sceau de l'innovation et de l'originalité. Les claridosos rompent avec les modèles et les thématiques européens pour dénoncer la réalité de leurs îles : la sécheresse, la famine, l'émigration, le travail dégradant dans les plantations du café de São Tomé et Príncipe, l'évasion, l'insularité.

Partagés entre le désir de traverser l'océan et l'attachement à une terre pauvre, où la vie peut devenir impossible, les écrivains du Cap-Vert créent des poèmes et des récits où il y a toujours le même type de héros : le cap-verdien, un éternel émigré, condamné à l'appel de la mer, voulant partir pour des paysages lointains qui l'attirent, rêvant de retourner à l'univers de ses îles pour exorciser la souffrance du départ. C'est ce que Eugénio Tavares dit en créole dans les vers d'une morna : Si bem é doce, / Bai é magoado ; Mas si ca bado, / Ca ta birado ! (Si le retour est joyeux / Le départ est toujours pénible / Mais sans départ/ Il n'y a point de retour). La mer devient le lieu privilégié de la création littéraire cap-verdienne: elle fait vivre, fait espérer, elle est source d'inquiétudes et d'angoisses, mais avant tout elle accomplit le destin de l'homme cap-verdien. C'est ce que Jorge Barbosa et Manuel Lopes réaffirment dans leurs poèmes :

POÈME DE LA MER

LA BOUTEILLE

Le drame de la Mer,
L'intranquillité de la Mer,
               toujours
               toujours
               en nous !

La Mer !
qui entoure,
relie nos îles,
ronge les roches de nos îles !
Laisse l'émail du salpêtre sur les faces des pêcheurs,
ronfle sur les sables de nos plages,
heurte de sa voix les montagnes,
secoue les barques de bois qui fréquentent ces côtes…

La Mer !
qui met des prières sur les lèvres,
laisse dans les yeux de ceux qui sont restés
la nostalgie résignée de pays lointains
qui nous parviennent dans les gravures des illustrations
dans les films de cinéma
et dans cet air d'autres climats qu'apportent les passagers
quand ils débarquent pour voir la pauvreté de la terre !

La Mer !
l'espérance de la lettre de loin
qui n'arrivera peut-être plus !…


La Mer !
regrets des vieux marins racontant des histoires de temps révolus,
des histoires de la baleine qui un jour renversa le canot…
de beuveries, de rixes, de femmes,
dans les ports étrangers…

La Mer !
en nous tous, dans le chant de la Morna,
dans le corps des jeunes filles brunes,
dans les hanches agiles des noires,
dans le désir du voyage qui peuple les rêves de beaucoup de gens !


Cette invitation à toute heure
que la Mer nous fait pour l'évasion !
ce désespoir de souhaiter partir
              et d'avoir à rester !

Jorge Barbosa

Qu'importe le chemin
de la bouteille que j'ai lancée à la mer ?
Qu'importe le geste qui l'a recueillie
Qu'importe la main qui la toucha
                        - si ce fut l'enfant
                        - ou le voleur
                        - ou un philosophe
                        - qui délivra son message
                        - et le lut pour lui ou pour les autres ?


Qu'elle se détruise sur les récifs
ou roule sur la grève infinie
ou retourne à mes mains
sur la même plage déserte d'où je la lançai
ou qu'elle ne soit jamais vue par des yeux humains
qu'importe ?

Manuel Lopes

Responsables de l'émergence de la littérature cap-verdienne moderne, les écrivains de Claridade développent la problématique d'une terre agreste où le rêve, individuel ou collectif, ne peut se manifester qu'à travers l'imaginaire maritime. La mer illimitée accomplit l'appel du voyage initiatique de l'existence, le chemin possible pour l'évasion, la fuite réelle ou fictive, et elle devient le noyau d'une littérature riche en complexité textuelle, humanisme et créativité. Tellurisme et thalassoricisme traversent la poésie, mais aussi la prose du Cap-Vert. Un des premiers romans devenu palimpseste de la prose moderne sur cette émigration d'abord vers l'Amérique, ensuite vers l'Europe fut écrit en 1947 par Baltasar Lopes et il s'intitule Chiquinho, racontant la vie des Cap-verdiens en Amérique du Nord ainsi que la tragédie des sécheresses dans leur pays. Manuel Lopes un autre claridoso est l'auteur de deux romans réputés, Chuva Braba et Flagelados do Vento Leste, traduit en français sous le titre Les victimes du vent d'est, ce vent qui balaie vers le large du Cap-Vert les nuages et la pluie :

"Les alizés du nord-est sont comme des peuples toujours en mouvement , entraînés par des guerres successives, et habitués à dominer d'autres peuples. Dans ce combat, les îles, situées sur la frontière du front mobile intertropical qui sépare les deux rivaux, ne peuvent échapper à la domination historique de l'armée la plus forte et la moins généreuse, et la lutte continue…" (note 7)

La littérature cap-verdienne instaure un lieu d'écriture adapté aux réalités d'une société insulaire créolisée, marquée par son passé colonial, par l'émigration et par l'influence fragmentaire de l'héritage africain. Dans chaque texte il y toujours la lutte de l'homme cap-verdien pour atteindre un bonheur inaccessible, la tension dialectique entre partir et rester, le drame d'un être irrémédiablement prisonnier de ses rêves ou de sa fatalité géographique. Loin de ses îles, il écoute et ré-écoute la voix de Cesária Évora qui chante " sodade " car il peut par un exercice de mémoire récupérer l'image du Cap-Vert, la destination fabuleuse qui sera atteinte par le chemin de la mer. Un écrivain contemporain, Nuno de Miranda a choisi comme titre pour un de ses livre, publié en 1989 la phrase nominale " Cais de pedra ", " quai de pierre " dont la métaphore évoque le lieu du départ et du retour de l'homme cap-verdien, mais selon Maria Felisa Rodriguez Prado qui a étudié l'œuvre, elle signifie aussi un grand petit quai de pierre physique et symbolique d'où part et où retourne toute sa production littéraire. (note 8)

Il s'avère que l'attachement de l'écrivain cap-verdien à sa terre natale lui ouvre d'autres voix de créativité. Ainsi par des stratégies concernant l'humour, l'ironie douce, le détail subtil, Germano Almeida reproduit dans une œuvre narrative déjà assez vaste les petites histoires concernant la vie quotidienne de l'archipel, et dont les meilleurs exemples sont peut-être les romans O Testamento do Sr. Napumoceno da Silva Araújo, déjà adapté au cinéma e A família Trago.

Vécu sans drame, le métissage est au cœur de l'écriture des îles de São Tomé e Príncipe. C'est ce qu'un de ses premiers grands poètes, Francisco José Tenreiro, réaffirme dans un poème intitulé Canção do mestiço :

CHANSON DU MÉTIS

Métis !

Je suis né du noir et du blanc
et qui me regarde
c'est comme s'il regardait
un échiquier
le coup d'œil rapide
brouille la couleur
dans le regard ébloui de qui me regarde.

Métis !

Et j'ai dans le cœur une âme grande
une âme faite d'addition
comme 1 plus 1 égale 2.

C'est pourquoi un jour
le blanc plein de rage
compta les doigts des mains
fit une multiplication et dit grossièrement
- métis !
ton compte est faux.
Ta place est avec les nègres.

Ah !

             Mais je ne fâchai pas…
et très calmement
je tirai mes cheveux en arrière
je soufflai une bouffée de ma cigarette
je lançai de haut
mon éclat de rire libre
qui remplit le blanc de chaleur !…

Métis !

Quand j'aime la blanche
                    je suis blanc…
Quand j'aime la noire
                    je suis noir…
                    
                    Eh oui…

Francisco José Tenreiro

En Guinée-Bissau, ce n'est qu'au XXème siècle que les enfants du pays ont entamé une timide production écrite. Assujettie administrativement au Cap-Vert jusqu'aux années 1870, cette ex-colonie portugaise qui comprend, outre sa superficie continentale, soixante îles au long de ses côtes, ne fut dotée de structures sociales que très tard, ce qui explique son retard littéraire par rapport aux autres pays africains lusophones. Parmi ses poètes, Vasco Cabral évoque de façon émouvante le fléau de la guerre coloniale :

DATES

Il y a des dates qui ne sont ni un numéro, ni un mois ni une année,
Il y a des dates qui vivent à l'intérieur de nous
Qui vivent avec notre intimité, notre chaleur.
Elles sont comme la lymphe de notre sang.
(Mon enfance ; l'éveil)

Il y a des dates qui parlent comme si elles avaient une bouche
Et laissent une trace à l'intérieur de l'âme,
Comme une cicatrice sur un visage.
(La tristesse et la douleur des horreurs de la guerre !)

Un jour de pluie est oublié par tous.
Mais un jour de crue vit dans le coeur des pauvres
comme la mélancolie des arbres sans feuilles dans le coeur du poète.
Comme un cri sans destin qui percerait le ciel
Qui vivrait dans le coeur des hommes !

Un jour de Paix semble un jour ordinaire
Mais c'est comme un chant de gloire dans la voix du printemps
Un jour de Paix n'est jamais un jour ordinaire !


Vasco Cabral

Les littératures continentales

En ce qui concerne les littératures lusophones du continent africain, elles ont été produites par une pluralité de sujets, des Blancs, des Métis et des Noirs. Albert Gérard explique que " ce qui fait la singularité de l'activité littéraire dans les territoires d'expression portugaise, c'est le rôle joué par un groupe très actif et comparativement nombreux d'écrivains mulâtres, groupe qui n'a son équivalent nulle part ailleurs, sinon peut-être en Afrique du Sud. " (note 9).

C'est en Angola que fut publiée la première oeuvre littéraire de l'Afrique sub-équatoriale, précisément en 1849. Il s'agit d'un livre de poèmes intitulé, Espontaneidades da minha alma, écrit par un métis, José da Silva Maia Ferreira, né au sud de l'Angola, et qui l'a dédié Aux dames africaines, Às senhoras africanas. Ancrée dans la presse du XIXème siècle qui faisait cohabiter le journalisme et les textes littéraires, la langue portugaise et les langues africaines bantoues, la littérature angolaise se façonna depuis ses origines au carrefour de l'écrit et de l'oral engendrant une imbrication linguistique marquée par la polyphonie des voix. Il y a depuis le début de la pratique littéraire en Angola un métissage de cultures et de langues ainsi qu'un grand enthousiasme pour toutes les formes de littérature orale. Dans ce sens, l'action des missionnaires fut très importante car ils valorisaient la connaissance de la littérature orale qu'ils fixaient dans des textes écrits. Héli Chatelain, un missionnaire suisse qui est arrivé en Angola en 1885, a laissé une œuvre très importante, organisant une grammaire de kimbundu et des anthologies de contes en kimbundu et portugais, comparant les versions angolaises avec celles d'autres régions.

L'Angola fut la première colonie de l'Empire portugais à revendiquer son indépendance, d'abord culturelle et ensuite politique. À partir de 1940, les étudiants africains qui arrivaient à Lisbonne pour obtenir un diplôme universitaire apprenaient à discuter de leurs problèmes sociaux. Un circuit d'intérêts socio-politiques et de complicité intellectuelle s'établit entre les jeunes angolais qui étaient dans la métropole et ceux qui étaient restés à Luanda. En 1948, ceux-ci s'engagèrent à créer un mouvement culturel dont le cri de bataille Vamos descobrir Angola ! " Allons à la découverte de l'Angola " sollicitait un travail collectif pour la découverte du pays. Ils ont créé en 1951 une revue qui portait à l'instar d'une autre éditée à Lisbonne par les étudiants des colonies africaines le titre de Mensagem et ses auteurs, noirs, métis et blancs y publiaient des textes qui préconisaient une attitude politique contre le régime colonial. De cette génération fondatrice du MPLA fit partie le poète Agostinho Neto qui introduisit dans l'esthétique littéraire de son écriture " le sentiment de se sentir noir et la décision de lutter et de vaincre (comme Angolais et comme Homme noir) ( note 10 ).

À partir d'Agostinho Neto, l'envie du combat, le messianisme révolutionnaire vont caractériser toute la production littéraire, poésie et prose, jusqu'à l'indépendance de l'Angola. Les textes de Viriato da Cruz, António Jacinto, António Cardoso et d'autres poètes s'engagent tellement dans la libération du pays que l'on pourra affirmer l'existence d'un rapport de causalité entre littérature et lutte armée : les écrivains seront les combattants, les guerrilheiros. En Angola, la littérature dénonce toutes formes d'exploitation, comme le départ forcé des Angolais pour les roças du café de São Tomé, évoqué dans un très beau poème de Mário de Andrade :

CHANSON DE SALABU

Notre fils cadet
On l'a envoyé à São Tomé
Il n'avait pas de papiers
Ahwè !

Notre fils pleura
Maman perdit la tête
Ahwè !
On l'a envoyé à São Tomé

Notre fils est parti
Il est parti dans leur cale
Ahwè !
On l'a envoyé à São Tomé

On lui a coupé les cheveux
Ils ne purent l'attacher
Ahwè !
On l'a envoyé à São Tomé

Notre fils est en train de penser
A son pays, à sa maison
On l'a envoyé travailler
On est en train de l'observer, de l'observer

-Mama, il va rentrer
Ah ! notre chance va tourner
Ahwè !
On l'a envoyé à São Tomé

Notre fils n'est pas revenu
La mort l'a emporté
Ahwè !
On l'a envoyé à São Tomé

Mário de Andrade

C'est pendant les années soixante que la littérature angolaise s'est impliquée dans une vaste production de récits courts, contes, nouvelles et chroniques, publiés dans plusieurs revues et profondément engagés dans la formation d'une identité nationale. Leurs auteurs, les maîtres des générations suivantes, sont Mário António, Arnaldo Santos, Henrique Abranches et le plus prestigieux de tous, Luandino Vieira, pseudonyme de José Vieira Mateus da Graça.

La publication des écrits de Luandino Vieira ne se fit pas sans conflits et sans persécutions, causant parfois des scandales qui dépassèrent les frontières de l'État portugais. Ainsi, au moment où à Lisbonne, le 15 mai 1965, la Société des Écrivains Portugais décida de décerner son Grand Prix au recueil de nouvelles, Luanda, de Luandino Vieira, qui était incarcéré à Luanda pour participer au mouvement nationaliste, les péripéties causées par la répression du régime de Salazar furent tellement violentes et délirantes - le Ministre de l'Éducation Galvão Teles a demandé la dissolution de la Société des Écrivains Portugais et les membres du jury ont été convoqués devant le tribunal -, que selon l'écrivain José Agualusa, les intellectuels de plusieurs pays finirent par découvrir la littérature angolaise, pratiquement inconnue dans le monde. Agualusa souligne :

" Ce qu'aucun publiciste n'avait, jusqu'ici, jamais réussi, Salazar l'a obtenu en moins de six jours : des milliers de personnes apprirent qu'une lointaine colonie du Portugal avait une littérature florissante, et qu'elle était suffisamment puissante pour surprendre l'Empire." (note 11)

Après l'indépendance de l'Angola la littérature du pays suivit de nouveaux chemins et par le biais de différentes stratégies concernant l'humour, le burlesque ou la parodie, elle dénonce les déviations de l'utopie qui rêvait d'une Nation où tous s'entendraient. Dans le domaine de la fiction, un grand nombre d'auteurs parmi lesquels Pepetela, Manuel Rui et José Agualusa occupent le premier rang essayant d'adapter leur discours narratif aux transformations de la société angolaise et à l'exigence d'une nouvelle attitude face au pays réel, déchiré par la guerre civile.

Dans ses romans, Pepetela dont la valeur a déjà été couronnée par le Prix Camões, en 1997, crée une longue galerie de personnages et de situations historiques à partir de ce que Inocência Mata appelle les identités des marges (note 12) pour mettre en évidence le corps d'une nation marqué par la pluralité de sujets, de territoires et de cultures. Pepetela récupère les mythes locaux, les figures de l'Histoire du passé pour reconstruire et faire l'apologie de la nation dans la perspective d'un décentrement de voix, d'une diversité identitaire. Ainsi, l'Angola devient le personnage principal des récits post-coloniaux et chaque auteur se sent engagé à construire des ponts entre les deux moitiés distinctes de la nation qui se sont affrontées dans un combat meurtrier. Pepetela l'a affirmé dans le livre A geração da Utopia :

" Há duas Angolas, elas se defrontaram. Duas Angolas provenientes dessa cisão da elite, a urbana e a tradicional. (…) felizmente nesta guerra houve um empate, nenhuma destruíu a outra. Mas continua a haver duas Angolas. Temos de tapar esse fosso, voltar a criar as pontes." (note 13)

À partir des années quatre-vingt, il y a une nouvelle génération de poètes qui remplacent le discours de l'exaltation de la patrie par un vers plus intimiste. Par le biais d'un travail esthétique sur le langage, quelques femmes comme Ana de Santana et Paula Tavares s'interrogent sur l'image féminine prépondérante dans un monde traditionnellement organisé par l'action hégémonique de hommes, sur les sentiments et le rôle de la femme dans la société angolaise post-coloniale :

Mon bien-aimé arrive et tandis qu'il enlève ses sandales de cuir
il marque de son parfum les frontières de ma chambre.
Il libère sa main et crée des bateaux ans route sur mon corps.
Il plante des arbres de sève et de feuilles.
Il dort au-dessus de la fatigue
bercé par le moment bref de l'espoir.
Il m'apporte des oranges. Il partage avec moi les pauses de la vie.
Ensuite il part.
..................................................................................
Perdues comme un rêve, les belles sandales de cuir.

                                                                <-        ->

Tu m'interroges sur le silence
je dis
                           mon amour que sais-tu
                           de l'écho du silence
                           comment peux-tu me demander des mots
                                                                        et du temps
si seul le silence permet
à l'amour le plus pur
d'élever la voix
dans la rumeur des corps

                                                                <-        ->

Cette femme qui fend la nuit
de son chant d'espoir
ne chante pas.
Elle ouvre la bouche
et libère les oiseaux
qui peuplent sa gorge.

Ana Paula Tavares

Par rapport à l'Angola, la production littéraire du Mozambique a eu une éclosion tardive. La situation géopolitique et multiraciale de cette colonie portugaise située au bord de l'Océan Indien lui a entraîné un parcours spécifique. Le Mozambique, peuplé de Bantous, Arabes, Européens, Indiens et Chinois, s'est formé dans la dépendance des intérêts de l'Empire britannique qui a exigé de l'État Portugais la création des deux grands centres urbains portuaires au Sud du pays, les villes de Lourenço Marques et Beira, pour expédier les matières premières de ses colonies, les anciennes Rhodésies, aujourd'hui la Zambie et le Zimbabwe. Pendant longtemps, les antagonismes sociaux, attisés par les pays voisins, aggravèrent les rivalités entre les groupes intellectuels mozambicains. Ainsi, parmi les littératures émergentes de l'Afrique lusophone, l'écriture de ce pays situé loin de la métropole chercha dans un carrefour racial complexe, et avec plus de difficulté que celle de l'Angola ou celle du Cap-Vert, la parole de son identité.

Vers le milieu du XXème siècle, sur les pages d'une presse fourmillante, nourrie par Africains et Portugais en désaccord avec la politique de Salazar, apparaît un grand nombre de poèmes écrits par Noémia de Sousa, Marcelino dos Santos et par celui qui est considéré comme le patriarche de la poésie du Mozambique, José Craveirinha, instaurant un projet politique conflictuel, en rupture avec l'ordre établi. Leur parole poétique annonce la destruction du monde colonial et met en mouvement un processus de récupération des valeurs africaines violées par l'omnipotence européenne. Il s'agit de vrais cris de douleurs et de révolte, une parole en armes.

SI TU VEUX ME CONNAÎTRE

Si tu veux me connaître,
étudie avec des yeux attentifs
ce morceau de bois noir
qu'un frère maconde inconnu
de ses mains inspirées
tailla et travailla
dans ces terres lointaines du Nord.

Ah, voilà qui je suis :
des orbites vides dans le désespoir de posséder la vie,
une bouche fendue en blessures d'angoisse,
des mains énormes, palmées,
se dressant comme qui implore et menace,
un corps tatoué de blessures visibles et invisibles
par les fouets de l'esclavage…

Torturée et magnifique,
altière et mystique,
l'Afrique de la tête aux pieds
- Ah, voilà qui je suis !
Si tu veux me comprendre
viens te pencher sur mon âme d'Afrique,
sur les gémissements des noirs au quai
sur les batuques frénétiques des muchopes
dans la rébellion des machanganas
dans l'étrange mélancolie s'envolant
d'une chanson native, en pleine nuit…

Et ne me demande rien d'autre,
Si tu veux me connaître…
Car je ne suis guère plus qu'un buccin
Où la révolte d'Afrique a figé
Son cri enflé d'espérance.

 


Noémia de Sousa

 


JE VEUX ÊTRE TAMBOUR

Tambour est vieux de brailler
ô vieux Dieu des hommes
laisse-moi être tambour
seulement tambour braillant dans la nuit chaude des tropiques
Et ni fleur née dans la brousse du désespoir.
Ni fleuve coulant vers la mer du désespoir.
Ni lance trempée dans le feu vif du désespoir.
Ni même poésie forgée dans la douleur rouge du désespoir.

Ni rien !

Seulement tambour vieux de brailler dans la pleine lune de ma terre.
Seulement tambour à la peau tannée au soleil de ma terre.
Seulement tambour creusé dans les troncs durs de ma terre !
Moi !
Seulement tambour crevant le silence amer de Mafalala.



José Craveirinha

 

PERSONNE

Des échafaudages
jusqu'au quinzième étage
de l'édifice moderne en béton armé.
Le rythme
forestier du ferraillage dressé
architectoniquement dans l'air
Et un passant curieux
qui demande :

- Quelqu'un est-il déjà tombé des échafaudages ?

Le ronronnement modéré
des moteurs aux huiles lourdes
et la réponse tranquille de l'entrepreneur :

- Personne. Rien que deux noirs.

José Craveirinha

FABLE

L'enfant gros acheta un ballon
et gonfla
gonfla avec force le ballon jaune
L'enfant gros
gonfla
gonfla
le ballon enfla
enfla
et creva !

Des enfants maigres saisirent les restes
et firent des petits ballons.

José Craveirinha

Craveirinha est la voix messianique, le gardien de la mémoire de la tribu, le griot qui s'approprie les formes incantatoires du récit de la tradition orale - le titre de son premier recueil de vers Karingana ua karingana - signifie dans la langue ronga " il était une fois " - le porte-parole inébranlable des plaintes de tout un peuple contre les crimes coloniaux, le constructeur d'une nation. Il est le géant des lettres mozambicaines qui ne cesse d'influencer les nouvelles générations, l'artiste d'un langage poétique érotique qui, selon Eugénio Lisboa, " mord dans la pulpe des mots, les palpe amoureusement, les fait vibrer dans le poème (…) il fait l'amour avec les mots ". (note 14)

À l'aube de la guerre d'Indépendance, la poésie est l'apanage de la littérature du Mozambique. Dans un scénario marqué par l'existence conflictuelle de deux groupes d'écrivains, elle introduit la polyphonie des voix, la modernité de la parole dialogique. Si le premier revendique l'engagement social et politique, le vers militant, dénonciateur des abus coloniaux, évocateur des exploités comme les magaiça, les jeunes Mozambicains travaillant dans les mines britanniques, en échanges de maigres salaires, appelant à la lutte pour l'existence d'une Nation, l'autre, représenté par les poètes Sebastião Alba, Glória de Sant'Anna, Vergílio de Lemos et le plus connu, Rui Knopfli, défend l'utopie d'une poésie universelle, libre de contraintes politiques, sociales ou esthétiques, intimiste et innovatrice. Déchiré par la conscience aiguë d'appartenance à deux mondes qui vont s'opposer de façon violente, Knopfli ne cesse d'affirmer son africanité :

NATIONALITÉ

Européen, on me dit.
On m'imprègne de littérature et de doctrine
européennes
et européen on m'appelle.
Je ne sais si ce que j'écris a la racine d'une
pensée européenne.
C'est probable… Non. C'est certain,
mais je suis africain.

Mon cœur bat au rythme dolent
de cette lumière et de cette lassitude.
J'ai dans le sang une ampleur
de coordonnées géographiques et d'Océan Indien.
Les roses ne me disent rien,
je me marie davantage avec l'âpreté des micaias
et le silence long et violet des après-midi
aux cris d'oiseaux étranges.

Vous m'appelez européen ? Bon, je me tais.
Mais en moi il y a des savanes arides
et des plaines sans fin
avec de longs fleuves nonchalants et sinueux,
un ruban de fumée verticale,

un nègre et une guitare qui claque.


Rui Knopfli

AÉROPORT

C'est le fatidique mois de mars, je suis
à l'étage supérieur, contemplant le vide.
Kok Nam, le photographe, baisse le Nikon
et me regarde, obliquement, dans les yeux :
Tu ne reviens plus ? Je lui dis seulement : non.
Je ne reviendrai pas, mais je resterai toujours,
quelque part dans de petits signes illisibles,
à l'abri de toutes les futurologies indiscrètes,
préservé à peine dans l'exclusivité de la mémoire
privée. Je ne veux me souvenir de rien,
il m'importe seulement d'oublier et d'oublier
l'impossibilité d'oublier. On n'oublie
jamais, on se rappelle tout en cachette.
La statue de l'Amiral se démantèle,
pièce par pièce, le kilomètre cent se prolonge
orgueilleux au sommet du palmier farouche.
Démembré, l'Amiral dort au musée
le sommeil de bronze dans la mort obscure
des statues inutiles. Démantelé, je survivrai
à peine dans le registre précaire des mots.

Rui Knopfli

Banni de toutes patries, Rui Knopfli est aujourd'hui l'inspirateur d'une nouvelle générations de poètes qui défendent également une poésie libre de contraintes. Ainsi, Mia Couto, Eduardo White et Carlos Patraquim cultivent une poésie qui résistant au fléau de la guerre civile et aux nouvelles pressions sociales et politiques instaure un lyrisme subjectif, existentiel, attentif aux émotions individuelles bloquées longtemps par la peur, inventant un pays par l'intensité du rêve :

CONFIDENCE

Dis mon nom
prononce-le
comme si les syllabes te brûlaient les lèvres
souffle-le avec la suavité
d'une confidence
pour que l'obscurité ait envie
pour que se dénouent tes cheveux
pour que cela arrive
Parce que je grandis pour toi
je suis en toi
qui bois l'ultime goutte
et je te conduis en un lieu
privé de temps et de contour
Parce que pour tes yeux seulement
je suis geste et couleur
et en toi
je m'abrite blessé
épuisé par les combats
dans lesquels je me suis vaincu moi-même

 

Mia Couto

L'OMBRE DE TES YEUX

l'ombre de tes yeux,
le front clair, la ligne qui va
des sourcils au cartilage
ivoire, statique,
et où le vent jamais plus n'irrigue
le tumulte du sang, le fleuve
ouvert sur les lèvres,
l'ombre de tes yeux,
amandes profilées,
et le sourire, couvre-lit
à dentelles caressant le Temps,
l'ombre de tes yeux,
Mère,
Sur le portrait.

Luís Carlos Patraquim

………………

Si je pouvais voir ce Dieu enjoué dans sa tendresse, saint et assis contemplativement sur le Monde, ce Dieu qui m'accompagne depuis que je suis petit et qui me soulage, intensément invisible, des larmes que je verse, des tristesses qui me fustigent, de la peur angoissante que j'ai de la mort, des pensées élevées que je conçois sans le dire, si je pouvais Le voir, comme j'aurais envie de Lui demander qu'il descende jusqu'ici et partage avec moi cette subite sensation paradoxale de Le sentir mystère et rien d'autre.

Eduardo White

Au Mozambique, le premier livre qui marque le début de la fiction narrative est le recueil de nouvelles publié en 1964, intitulé Nós matámos o cão tinhoso, dont l'auteur est Luís Bernardo Honwana. Espace de tension psychologique et affective, l'ensemble des sept nouvelles d'Honwana devint le palimpseste d'une production remarquable de récits qui vont surgir après l'indépendance du pays, cherchant à concilier la mémoire d'une culture orale et les acquis occidentaux, les intérêts de la collectivité et la liberté créative individuelle, les mythes ancestraux et les incidents d'un quotidien traversé par des conflits meurtriers. Support de la mémoire collective, le récit se bâtit à l'instar de la jeune nation mozambicaine dans une polyphonie de sons et d'images, croisant les stratégies occidentales et les pratiques enracinées dans l'art des griots, la fiction et l'Histoire. C'est le cas de l'œuvre intitulée Ualalapi, écrite par Ba Ka Khosa, qui reprend la lutte de Ngungunhana, le dernier empereur de la province de Gaza, contre l'armée coloniale portugaise.

Parmi les écrivains mozambicains contemporains, Mia Couto est sans doute le plus connu. Créateur d'une œuvre narrative vaste, constituée par plusieurs recueils de nouvelles et trois romans, témoignant d'une rare sensibilité poétique et d'une grande conscience linguistique, Mia Couto représente une vaste fresque d'êtres sans aucune importance sociale déambulant dans les limites de la vie, dans un espace où le rêve se confond avec la réalité. Face aux malheurs de la guerre civile représentés dans ses romans, les hommes et les femmes éprouvent au-delà de la violence physique, le déchirement des valeurs ancestrales. Dans le roman A varanda do frangipani, une femme explique qu'il y a un coup monté contre les temps anciens :

Sim, é um golpe contra o antigamente. .. Há que guardar este passado. Senão o país fica sem chão.

Récupérant le caractère sacré de la parole ancienne par le biais d'une écriture dont l'invention verbale est incomparable, Mia Couto crée un projet littéraire unique où la syntaxe et le lexique absorbent et transforment les cultures traditionnelles pour réussir la création d'un nouveau monde, libre des dichotomies de l'héritage colonial, un immense espace de liberté et de tolérance. Ancrée dans le terroir mozambicain et ouverte à d'autres cultures, son écriture contient une poétique magico-réaliste qui plonge ses racines dans une éloquente glorification de l'homme. Ainsi, carrefour de voix et de différents systèmes d'écriture, les littératures africaines lusophones expriment l'engagement de chaque écrivain dans la construction de Nations victimes des fléaux les plus divers : les guerres, les famines, l'inefficacité des systèmes politiques importés en Afrique. Face au chaos où il se situe, l'intellectuel africain, " voleur de feu et fabricateur d'univers " s'efforce de libérer son peuple du désordre absurde, d'instaurer la fraternité multiraciale. Il produit un nouveau discours car il attribue une mission à la pratique de l'écriture littéraire : elle est tenue de réagir contre la déstructuration d'un monde à la dérive. C'est ce que Mia Couto affirme à propos de la responsabilité de l'écrivain mozambicain :

O escritor moçambicano tem uma terrível responsabilidade perante todo o horror da violência, da desumanização, (…). Ele foi sujeito de uma viagem irrepetível pelos obscuros e telúricos subsolos da humanidade. Onde outros perderam humanidade ele deve ser um constructor de esperança. Se não for capaz disso, de pouco valeu essa visão do caos, esse apocalipse que Moçambique viveu.

copyright 2003: Maria Fernanda Afonso
Note : Les poèmes cités furent traduits par Marie-Claire Vromans.
ce texte et les poèmes ne peuvent être reproduits qu'avec l'autorisation des auteurs et traducteurs.
publié par les Amigos de Moçambique avec l'autorisation des auteurs


notes et références :

  1. Tzvetan TODOROV, Mikhaïl Bakhtine, le principe dialogique suivi des écrits du cercle de Bakhtine, Paris, Seuil, 1981, p.98.
  2. Albert GÉRARD, " Problèmes I : de l'oralité à l'écriture " in Afrique plurielle. Études de littérature comparée, Amsterdam - Atlanta, Editions Rodopi B. V., 1996, p.122.
  3. André-Patient BOKIBA, Écriture et Identité dans la Littérature Africaine, Paris, L'Harmattan, 1998, p.9.
  4. Pierre RIVAS, " Matériaux pour une bibliographie pratique des littératures d'Afrique lusophone " in Les nations africaines de langue portugaise, Paris,ADEPBA, Bulletin d'Information, n°10, s/d, p.20.
  5. Cité par G.R. HAMILTON, Literatura Africana Literatura Necessária.1 - Angola, Edições 70, Biblioteca de Estudos Africanos, Lisboa, 1981, p.16.
  6. Manuel FERREIRA, A aventura crioula, Lisboa, Plátano Editora, 3a ed., p.334.
  7. Manuel LOPES, Les victimes du vent d'est, traduit par Marie-Christine Hanras et Françoise Massa, Saint-Maur, Editions Sepia, 1996, p.20.
  8. Maria Felisa Rodríguez PRADO, " Cabo Verde e o Cais de pedra ou a obra de Nuno de Miranda " in Anne QUATAERT et Maria Fernanda AFONSO, La lusophonie : Voies / Voix Océaniques, Lisboa, Lidel, 2000, p.274.
  9. Albert GÉRARD, " Identité nationale et image littéraire en Afrique lusophone " in Les Littératures africaines de Langue Portugaise, (Actes du Colloque International, Paris, 28-29-30 novembre, 1 décembre 1984), Paris, Fondation Calouste Gulbenkian, 1985, p.488.
  10. J.C. VENÂNCIO, " Para uma perspectiva etnológica da literatura angolana " in Les Littératures africaines de Langue Portugaise, p.179.
  11. José Eduardo AGUALUSA, " Histoires d'histoires sur fond de paysage" in Notre Librairie, n°115, CLEF, 1993, p.82.
  12. Voir Inocência MATA, " Pepetela e as (novas) margens da nação angolana, " in Colóquio da Associação dos Lusitanistas.
  13. PEPETELA, A Geração da Utopia, Lisboa, Publicações Dom Quixote, 5a edição, 2000, p.306.
  14. Eugénio LISBOA, Crónica dos Anos da Peste, Lisboa, Imprensa Nacional-Casa da Moeda, 1996, p.128.