bandeau amigos de moçambique

s'associer     connaître     voyager     s'informer     agir    

FR - NL - PT

accueil - fr - retour

une sélection de nos articles


porteuse de cajou

photo extraite de Indico, 11 mars 1991 - publicité pour Caju de Moçambique

sources et liens

CNUCED : Conférence des Nations Unies sur le Commerce et le Développement.
le marché de l'anacarde

Joana Pereira Leite,
A guerra do caju e as relações Moçambique - Ìndia na época pós-colonial , in Lusotopie 2000, pp. 295-332 (doc à télécharger)

la noix de cajou africaine
Courrier ACP-UE, n°196 - janvier-février 2003 (doc pdf)

Power Without Responsibility: the World Bank and Mozambican Cashew Nuts , J. Hanlon, Review of African Political Economy 83 March 2000

A Regulamentação de Comercialização da Castanha de Caju: Como Torná-la um Instrumento Revitalizador do Sub-Sector Cajueiro em Moçambique? Jan Low, Higino de Marrule, Duncan Boughton, e Raúl Pitoro*, in Flash, 14 août 2001. Ministère de l'Agriculture et du développement rural, Mozambique

Género, Mercados e Meios de Sustento no contexto da Globalização: Um estudo do sector da castanha de caju em Moçambique Janeiro 2002-Junho 2004, Université Eduardo Mondlane, Maputo

Margaret McMillan, Dani Rodrik, Karen Horn Welch, When economic reform goes wrong : cashew in Mozambique, NBER working paper serie, 9117
le texte est aussi disponible à : www.eldis.org/

la noix de cajou : aliment vedette, in science vie alimentation

La bataille du cajou (3)

Les voies étroites du libéralisme

P. Deramaix

suite de : de l'ère coloniale au socialisme

La question du cajou mozambicain est devenue une cause célèbre du mouvement anti-globalisation dans la mesure où les solutions préconisées par le FMI et la Banque Mondiale sont révélatrices des distorsions existant entre les économistes formés à l'école libérale et les acteurs sociaux subissant les conséquences des mesures libérales. Cependant, il est impossible de réduire cette problématique complexe à une opposition manichéenne entre le Nord et le Sud. La discussion reste ouverte quant à l'impact de l'ouverture du marché d'exportation sur les revenus paysans

les voies étroites du libéralisme

A la fin des années 80, le Frelimo réorienta sa politique économique vers le libéralisme et appliqua un premier programme d'ajustement structurel préconisé par la Banque mondiale. Le rétablissement de la paix et d'une démocratie pluraliste créait les conditions favorables aux investissements économiques. C'est dans ce contexte que le gouvernement décida de rompre avec le protectionnisme strict et relancer avec prudence ( moyennant une taxe et un quota ) l'exportation du cajou brut. Les années suivantes virent une baisse progressive des taxes d'exportation et une augmentation des quantités exportées, mais aussi une diminution de la rentabilité des usines mozambicaines menacées de faillite.

La commercialisation rurale se faisait, depuis les années 30, par l'intermédiaire d'un réseau de détaillants (les cantiniers) en étroite relation avec les grossistes de Nampula. Paralysé lors des années 1975-1990, ce réseau se voyait réactivé, mais avec des changements significatifs dont l'émergence d'un petit commerce rural informel en concurrence avec les détaillants réguliers. En outre, malgré la persistance des solidarités mercantiles qui cimentent la communauté indienne, la répartition des rôles entre détaillants et grossistes est altérée. Alors que du temps colonial les exportateurs agissaient par l'intermédiaire des petits grossistes qui finançaient les détaillants cantiniers, on observe désormais un contrôle direct des exportateurs sur tout le circuit du cajou, de la cueillette à l'emmagasinage. Comme la production globale de cajou baissait, la relance des exportations s'est faite au détriment de l'approvisionnement de l'industrie nationale.

Surgit une controverse sur les capacités techniques des entreprises de décorticage dont la plupart se trouvaient pratiquement inactives. Certains industriels se plaignirent de ne pouvoir trouver le cajou brut en quantité suffisante et à un prix intéressant pour assurer une production suffisante et rentable. En fait, si les importateurs indiens pouvaient payer - en 1992-93 - 689 dollars/tonne (prix Fob, franco bord, incluant le pré-acheminement et le chargement sur le navire), le prix offert à la porte des entreprises nationales ne dépassaient pas 271 dollars par tonne (note 1). Dans ces circonstances, l'exportation se présentait comme une voie obligatoire pour la relance de la production de cajou. Mais dans ce contexte, les tensions entre les exportateurs et l'industrie nationale ne pouvait que s'exacerber : "il se passa que les négociations entre les membres de Aciana et l'industrie nationale, visant à la détermination de la quantité et du prix du noix de cajou à mettre à disposition de l'industrie nationale, ne débouchaient pas sur un résultat consensuel " (note 2) étant donné les distorsions des prix offerts aux agriculteurs : à la porte des usines, le kilo de noix de cajou brut se négociait à 0,3 dollars, à peine tandis que le prix d'exportation Fob (franco bord) montait aux alentours de 0,6 dollars/kg. Sachant qu'un consensus de compromis serait rapidement brisé, aucun accord semblait pouvoir se conclure.

Finalement, la médiation du gouverneur de Nampula permit aux industriels d'obtenir qu'il n'y aurait pas d'exportation avant la fourniture totale des entreprises nationales, mais d'un autre côté, les commerçants exigeaient que les entreprises ne puissent acquérir leur matière première que par l'intermédiaire des grossistes accrédités (et non plus directement chez les détaillants).

Le gouvernement protégea autant que faire se peut l'industrie mozambicaine mais il était sous la pression du FMI et de la Banque mondiale dont le représentant au Mozambique, Roberto Chavez, conditionnait l'extension des crédits accordés au Mozambique par une libéralisation totale de l'exportation du cajou brut. Sous cette pression, le gouvernement mozambicain accepta une baisse graduelle de la taxe d'exportation pour la réduire à zéro au terme de 4 ans.

menace sur l'industrie du cajou.

Dans ce processus, que l'on considéra à l'époque comme une destruction programmée de l'industrie mozambicaine du cajou, le rôle du FMI et de la Banque mondiale fut déterminant. Mais ce fut aussi la radicalité des positions prises par la BM qui provoqua une prise de conscience mozambicaine.

Le point de départ fut l'étude de la Banque Mondiale effectuée par Hilmar Hilmarsson et publiée en 1995. Ce rapport soulignait l'inefficacité de l'industrie mozambicaine du cajou affirmant que la valeur de la noix traitée était encore inférieure à la valeur du cajou brut exporté vers l'Inde. Le traitement du cajou représenterait, pour le Mozambique, une perte sèche et seule l'exportation du cajou brut pouvait assurer une relance de la production agricole. Les pertes d'emploi seraient compensées par l'accroissement des revenus paysans et les ouvriers licenciés seraient rapidement reclassés dans des productions agricoles en relance.

Les critiques fusèrent du côté des industriels qui soulignaient les carences d'une analyse de la part d'économistes qui n'avaient pas pris la peine d'enquêter sur le terrain et de rencontrer les entrepreneurs concernés. L'étude de la BM ne prenait pas en considération le processus en cours de modernisation des outils ainsi que les conséquences des dommages de guerre : les routes n'étaient pas encore totalement réhabilitées, la fourniture d'électricité restait irrégulière. L'association des industries du Cajou (AICAJU) critiqua le rapport sur plusieurs points précis que résume Joseph Hanlon (note 3 ) :

"Hilmarsson dit que les paysans ne gagnaient seulement que 20 % du prix du marché mondial, comparé à 50 % dans d'autres pays ; le prix du producteur en 1993/94 était le plus bas de la décennie et était de 34 % du prix d'exportation de la noix brute, mais les années suivantes, il revint à 41 %. Hilmarsson dit que seulement 1500 personnes travaillaient dans les fabriques, et que ce serait le maximum de travailleurs qui pourraient perdre leur emploi. C'était le nombre de travailleurs employés au moment de l'enquête, mais au milieu de 1996, lors de la publication du contre-memorandum, la force de travail avait augmenté jusqu'à 8867, ce qui est proche du niveau normal de 10.000 travailleurs.". Le rapport de la BM laissait espérer une augmentation rapide des revenus paysans résultant de l'exportation du cajou brut. Ces revenus devrait atteindre 20 millions de dollars en 5 ans. A ces promesses optimistes, les industriels répondent en montrant "que les données gouvernementales montrèrent que les paysans gagnent 7 millions de $ en 93/94 (soit pratiquement le double de ce que Hilmarsonn prétendait) et avait presque atteint 23 millions de dollars deux ans après, sans une significative libéralisation du marché, et qu'il chuta à 14 millions de dollars en 1997/98 au moment où le marché libre était d'application (Groupe de Travail sur le Cajou, 1998)" (note 4)

En dépit des critiques, les propositions suggérées dans le rapport de Hilmarsson furent adoptées par la Banque Mondiale et le FMI comme condition d'octroi de prêt de fonds dans le cadre du Country Assistance Strategy. Bien que confidentielle, la pression exercée par le FMI sur un Etat souverain fut dévoilée, notamment par le périodique "mediafax", alors dirigée par le journaliste J. Cardoso, et répercutée sur le plan international, notamment par Joseph Hanlon.

Alfredo Gamito, représentant du gouvernement, réagit en condamnant la paralysie imposée à l'industrie mozambicaine du cajou. Sur le plan intérieur, les syndicats mozambicains réagirent vivement. L'Organisation des Travailleurs Mozambicains condamna la politique gouvernementale en ces termes "l'exportation en brut signifiera la fermeture irrécusable de la majeure partie, sinon de toutes les industries du cajou".

Les industriels se sentant trahis dénoncèrent l'influence au sein de la BM d'un lobby pro-indien en vue de défendre le quasi monopole mondial de l'Inde dans la transformation du cajou. L'Association des industriels du Cajou, Aicaju, préconisa une politique protectionniste de l'industrie mozambicaine et la création de nouvelles plantations pour réhabiliter l'économie du cajou (à l'époque fortement touchée par des mauvaises conditions climatiques, dont un cyclone). Elle soulignait les avantages d'une réhabilitation technique des entreprises : maintien ou la création d'emplois, apports de devises résultant de l'exportation de la noix de cajou traitée et développement d'industries collatérales.

Les commerçants se présentaient en ordre dispersé dans cette bataille et révélèrent la diversité de leurs intérêts. Certains d'entre eux pouvaient être assimilés aux industriels en tant que propriétaires ou candidats propriétaires d'entreprises en voie de privatisation, mais ils véhiculaient tout un passé de ressentiment qui les amena à prendre des positions paradoxales, à la fois en faveur du protectionnisme et en faveur des mesures préconisées par la Banque mondiale. En fait, comme le souligna João Cardoso, les commerçants s'inquiétaient surtout des bénéfices "fabuleux" que les industriels (et particulièrement Entreposto) accumulaient grâce à la protection accordée par le gouvernement mozambicain.

De cette confrontation se dégageait une marge d'entente possible entre les secteurs commerciaux et les industriels basée sur une opposition commune à une libéralisation totale sans pour autant préconiser le retour au protectionnisme intégral. A la suite de ce séminaire, le représentant de la Banque mondiale "chercha à faire passer le message de l'aval de son institution, quoique transitoire, à une politique de protection de l'industrie du cajou", tout en réitérant "l'argument de fond, inscrit dans l'étude de Hilmarsson, notamment celle qui consiste à considérer l'augmentation du prix au producteur comme déterminant essentiel dans l'expansion de la production du cajou".(note 5)

Les réticences mozambicaines portèrent ses fruits avec la révision de la position des bailleurs de fonds internationaux soucieux de ne pas apparaître comme les destructeurs de l'industrie mozambicaine du cajou. Le FMI finit par admettre la nécessité de protéger cette industrie ( ainsi d'ailleurs que celle du sucre ). Ce retournement est pour une part la conséquence du débat public et de la mobilisation des syndicats et de l'opinion publique internationale, mais aussi des résultats décevants des quelques années de libéralisation effective du marché. Les résultats économiques réduisaient à néant, ou presque, les promesses du rapport Hilmersson.

En fait, l'Inde, qui subsidait ses propres industries, abusa de sa position dominante dans le marché mondial, faussant le jeu concurrentiel, et baissa ses prix, ce qui jetait bas l'argumentation des économistes selon lequel les paysans auraient tout à gagner de la libéralisation du marché. En fait, celle ci profitait essentiellement aux intermédiaires et grossistes qui empochaient la plus grande part des marges bénéficiaires. Les grands perdants étaient les paysans et les ouvriers licenciés.

l'enjeu politique.

Une nouvelle étude fut commanditée aux consultants internationaux Deloitte & Touche, firme mandatée par le Ministère de l'industrie, du commerce et du tourisme et financée par la Banque mondiale. Le FMI et la BM devait en effet vérifier les résultats de la politique qu'ils avaient imposée, et tenir compte de la concertation avec les cultivateurs, les grossistes, les industriels, les ONG et les parties externes concernées. Le rapport Deloitte & Touche publié en 1997 relève des points importants en faveur d'un changement de politique. Il constate que, dans la production de noix de cajou traité, les travailleurs mozambicains pouvaient être aussi efficaces et rentables que les entreprises indiennes, pour autant que les industriels modernisent leur outils de production et adoptent les méthodes de management propres aux entreprises privées. Ainsi "le Mozambique gagne un extra 130$ par tonne en traitant lui-même le noix de cajou, par contraste aux gains obtenus par l'exportation de noix brutes. " (note 6). Ce gain supplémentaire est une raison suffisante pour soutenir l'industrie mozambicaine. L'exportation profite aux négociants et non aux paysans. Ce dernier point ne surprend guère J. Hanlon qui se réfère à l'UNCTAD qui constate en 1997 que "les réformes basées sur le marché n'ont jusqu'à présent pas eu de grand impact sur les revenus paysans dans la plus grande partie de l'Afrique", les prix des producteurs ont continué à être bas particulièrement dans les régions démunies en infrastructure et de faible densité de population, comme c'est le cas au Mozambique.

La maitrise de la filière du cajou était aussi un enjeu proprement politique. La pression publique a porté le débat au sein du parlement (l'Assemblée de la République). Des parlementaires membres du Frelimo suggérèrent que les demandes en cajou des fabriques soient satisfaites avant de pouvoir exporter, mais les ministres - sachant les pressions du FMI qui refuseraient toute augmentation des taxes d'exportation - firent pression pour que le parlement adopte une position souple. Cela n'empêcha pas le parlement d'approuver une loi appliquant une taxe d'exportation de 18 à 20%. Officieusement, le FMI pourrait accepter cela, à charge du premier ministre d'expliquer au FMI que le Mozambique est quand même une nation souveraine.

Le gouvernement avait aussi en vue les élections de décembre 1999. La majorité parlementaire du Frelimo était étroite (8 sièges) et l'on pouvait craindre un basculement de majorité si les 10.000 travailleurs du caju et leurs famille se prononçaient en faveur de l'opposition. La Renamo se déclarait favorable à l'interdiction globale des exportations, accusant certains dirigeants du Frelimo de se laisser corrompre par les exportateurs.

La question des exportations est symptomatique de la dépendance du Mozambique face à ses bailleurs de fonds. J. Hanlon note que "en 1995 le changement de politique fut imposée de manière dictatorial par une seule personne, Phyllis Pomerantz qui était et est le directeur opérations régionales de la Banque mondiale pour le Mozambique" et qu'il "n'y avait pas eu de débat public", et ce n'est qu'à travers de la presse que la question fut portée à la connaissance de l'opinion publique. Ce qui amène J. Hanlon a estimer que la Banque mondiale viole, en termes de transparence, de management et de responsabilité, les règles de bonne gouvernance qu'il impose aux Etats des pays en voie de développement.

La complexe question du cajou comporte un important volet technique où doivent être prise en considération la nécessaire modernisation des entreprises (note 7) , mais la question centrale est celle des rapports entre les Etats endettés et pauvre face à des institutions internationales, mise en place par les pays industrialisés, et se nourrissant, idéologiquement, de toutes les illusions d'un libéralisme dogmatique. Paradoxalement, c'est d'ailleurs ce refus du protectionnisme qui a faussé la libre concurrence du marché mondial et ruiné l'argumentation du rapport Hilmarsson : l'Inde s'est trouvée, en matière de retraitance du cajou brut, en position de monopole et a pu imposer des prix qui auraient été plus favorables aux planteurs africains si elle avait dû faire face à la concurrence d'entreprises locales. Par ailleurs, il est apparu que le Mozambique avait une plus grande marge de manoeuvre que l'on pouvait croire et que la détermination des secteurs favorables au protectionnisme a contraint les bailleurs de fond, divisés sur la question, à revoir leur position.

Aujourd'hui, le industrie du cajou mozambicain dispose d'un certain répit, dans la mesure où les produits des taxes à l'exportation sont dévolus à la modernisation des fabriques et à la subsidiation de nouvelles plantations. A terme, les fermiers mozambicains ont tout à gagner à voir se développer à nouveau une filière du cajou permettant de tirer toutes les ressources possibles de l'anacardier. La mise en place de fabriques de décorticage performantes positionnera le Mozambique dans une position plus favorable dans le marché mondial. L'analyse du conflit permet de rendre compte aussi des divergences d'intérêts dans ce secteur économique dont l'Etat s'est trouvé contraint de se dégager tout en maintenant un rôle actif de régulation malgré les contraintes externes imposées par la globalisation et l'endettement des pays du Sud.

P. Deramaix


notes

1. J. P. Leite, a guerra du caju e as relaçoes Moçambique-India na epoca pos-colonial, in Lusotopia 2000, p. 302

2. J. P. Leite, o. c., p. 305

3. J. Hanlon, Power without responsability : the World Bank and Mozambican Cashew nuts, in Review of African political economy, 83. mars 2000. Traduction P. Deramaix

4. J. Hanlon, o. c.

5. J. P. Leite, o.c., p. 322

6. J. Hanlon, o. c.

7. Margaret McMillan, Dani Rodrik, Karen Horn Welch, When economic reform goes wrong : cashew in Mozambique, p. 23